SAINT JOSEPH : "LA BONNE MORT"

 

 

C'est un certain Isolanus, moine dominicain, qui, en 1552, dans "la Somme des Dons de saint Joseph" popularise le récit apocryphe de la mort de Joseph"(L. Réau). Selon un écrit copte du IVe s. Joseph serait mort à 111 ans entouré du Christ et de la Vierge.

 

Sa mort est enviable puisqu'il meurt comme tout croyant souhaiterait mourir : entouré du Christ et de Marie. C'est "la bonne mort", celle que tout un chacun devrait rechercher. Il fallait donc se préparer à prononcer ses dernières paroles, ses novissima verba les plus aptes à vous ouvrir les portes du ciel...

 

Les confréries jouaient un grand rôle dans l'accompagnement des mourants, les aidant justement à accomplir une bonne mort. L'exposition du Musée de Corte en 2010 : Les Confréries de Corse, une société idéale en Méditerranée a consacré une section à ce sujet "Le bien mourir ou "de la mort exposée à la mort dérobée", A bona morte o "d'a morte sposta a morte piatta" (1).

 

Ce sujet a été abondamment traité par les artistes dès la fin du XVIe s.

 

Le grand modèle est le tableau, conservé à Vienne, de Carlo Maratta peintre romain du XVIIe s. dont l'oeuvre a circulé un peu partout, par la gravure aussi, y compris en Corse.

 

Carlo Maratta - Kunsthistorisches Museum de Vienne.
Carlo Maratta - Kunsthistorisches Museum de Vienne.
Carlo Maratta - Gravure - Musée du Louvre
Carlo Maratta - Gravure - Musée du Louvre

 

 

 

 

 

 

 

L'oeuvre de Francesco Trevisani de l'église des Jésuites Sant'Ignazio de Rome a été,  elle aussi, abondamment copiée.

 

Trevisani - La mort de St Joseph - Eg Sant'Ignazio - Rome -
Trevisani - La mort de St Joseph - Eg Sant'Ignazio - Rome -

 

Sur le tableau de Carlo Maratta,  on voit Joseph sur son lit présenté en diagonale ; Marie est assise à son chevet ; Jésus debout au premier plan à droite montre du doigt le Ciel qui l'attend.

 

Dans le registre supérieur, des anges sur des nuées s'étagent dans la diagonale inverse : l'un porte le bâton fleuri, un autre, le visage tourné vers le ciel désigne l'agonisant  à Dieu le Père pour qu'il l'accueille.

 

 

 

En bas à gauche un ange aux cheveux bruns, à genoux, prie  ; au-dessus de lui, un autre tient un vase d'encens dont la fumée s'élève. Au pied du lit sont disposés les outils du charpentier. 

 

Esthétique baroque : envol des corps et des étoffes, drapés et couleurs vives des vêtements et du drap qui couvre Joseph, dont le torse découvert est celui d'un homme mûr et fort : il est l'image de "l'athlète du Christ"

 

 

Voyons la réalisation du thème dans les églises et chapelles de Corse.

 

Marc'Antonio De Santis  à Pietricaggio.

 

Marc-Antonio De Santis - Pietricaggio
Marc-Antonio De Santis - Pietricaggio

 

 

La composition d'abord :

 

On a rencontré souvent cette disposition qui présente Joseph de face au centre de la toile.

 

Ici le ciel s'ouvre en deux au-dessus du lit de Joseph, présenté de face, la colombe faisant le lien trinitaire.  Dieu le père supervise la scène.

 

 

 

Il y a du monde sur la toile : en haut des anges musiciens (violon, tambourin, tambour) ; en bas Saint François s'invite anachroniquement au chevet de Joseph ; même profil que le Christ lui-même, comme le "double" de Jésus qu'il est. A droite de Marie, deux anges signalent par le geste de leur bras l'ici-bas et l'au-delà.

 

 

 

 

Scène familière, voire familiale : Jésus essuie avec soin le visage de son père et lui soutient la main. Marie, au beau profil "santinien" soutient la tête de son époux.

 

 

 

 

Derrière Marie, une table portant une coupe et un plat  anticipent peut-être la Cène à venir. Des détails de couleur rouge de la Passion éclairent la toile : ceinture ou ailes des anges, robes ou manteau de la Vierge, du Christ et des anges.

 

Même si le regard de Joseph est un peu exophtalmique (en même temps il est en train de mourir !), on est séduits par la finesse des profils et l'acuité du regard des autres personnages dont on ressent la gravité et la compassion.

 

 

 

 

On distingue, en bas à droite au dessus de l'espèce de feston entre les pieds de la table, le monogramme du peintre et une date (?).

 

 


 

 

Pietr'Anto Rossi (actif entre 1692 et 1722) :

 

Les toiles de Parata, Aregno, Carcheto, de Corbara présentent nombre de traits communs : même composition, même physique des personnages.

 

 

 

 

 

 

 

 

La toile de l'église Saint-Roch à Occiglioni en Balagne pourrait être aussi de ce peintre (?)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous avons vu à Lucca, à l'église Santa-Maria,  un tableau  similaire.

 


 

 

Ignazio Saverio Raffalli le vieux en 1740 pour l'église Saint-Roch de Pianu :

 

 

Pianu
Pianu

 

 

 

Bien sûr les très prolifiques Giacomo Grandi et Francesco Carli se sont penchés au chevet de Joseph :

 

Grandi d'abord, le beau-père de Carli actif de 1742 à 1772 :

 

A Altiani, Sant'Andrea di Bozio, San Lorenzo, Scolca.

 

Même composition plutôt inspirée de Trevisani : la diagonale du lit du mourant traverse la toile en sens inverse.

 

Même position des autres personnages, décor intérieur soigné : montants du lit, draperies à pompons, ciel très peuplé, Trinité, bâton fleuri, outils...

 

 

 

 

De Francesco Carli (1735-1821), nous connaissons :

Aiti, Cambia, Rapaggio, Tallone, Moita.

Moïta - détail -
Moïta - détail -

 

 

Le Maître des Anges musclés dont l'identité a enfin été récemment dévoilée grâce à Jean-Charles Ciavatti et Michel-Edouard Nigaglioni (voir notre page) - il s'appelle Giuseppe Ronchi - a traité ce thème pour l'église Saint-Michel de Nocario.

 

 

 

P.-M. Novellini (1831-1921) pour l'église de Santa-Maria Poggio  s'inspire aussi de Carlo Maratta.

 

Comme ce tableau de Calenzana :

 


 

Un grand ange s'apprête à emporter Joseph :

 

église Saint-Erasme à Ajaccio, Saint-Jean-Baptiste à Tox, confrérie des pénitents à Bonifacio.

 

 

 

La scène est souvent familière, un contact physique s'établit, comme on l'a vu à Pietricaggio.

 

Jésus assis au chevet soutient la tête de son père adoptif, l'entoure de son bras ou prend sa main, ou Joseph pose sa tête sur l'épaule du Christ, tandis que Marie serre sa main avec affection ou prie avec ferveur.

 

Ile-Rousse un tableau de Vicente Suarez ; Penta, Loriani, Venzolasca.

 

L'agonie est dramatisée par la convulsion du corps comme à Novella.

 

 

 

 

Citons aussi B. Bertoletti à Casamaccioli en 1932 et  par souci d'inventaire  le tableau peu réussi de l'église de Sarrola-Carcopino.

 



Ajaccio - Ecole Forcioli-Conti (ancien couvent des Jésuites) - Cliché ME Nigaglioni

 

 

Joseph "athlète du Christ".

 

On peut être surpris qu'un homme si âgé soit représenté avec un corps d'homme en pleine maturité.

 

L'idée est que les saints sont de véritables soldats du Christ et leur stature physique traduit la force de leur âme et de leur foi. (Nocario, Calenzana, Novella ...)

 

 

 

La bonne mort ailleurs :

 

 

Sources :

 

Louis Réau Iconographie de l'art chrétien.

 

Nicolas Mattei Le Baroque religieux corse.

 

Les Confréries de Corse, Albiana 2010.

 

Michel-Edouard Nigaglioni Encyclopédie des peintres actifs en Corse.

 

(1) "Les confréries eurent pour mission, au cours des siècles, d'aider l'agonisant à bien mourir en l'invitant à "faire son testament pour mettre en ordre ses affaires, à s'en remettre à Dieu et à la cour céleste pour le salut de son âme".

 

Elles accompagnaient le défunt, de la levée de corps à la sépulture. Elles prenaient en charge les frais de funérailles, priaient et faisaient célébrer des messes en suffrage de leurs âmes. Elles s'affirmaient aussi comme des médiateurs et des intercesseurs privilégiés".