LA NATIVITE DE LA VIERGE

 

Le 8 septembre la Corse célèbre la Nativité de la Vierge.

 

On sait avec quelle ferveur Marie est vénérée en Corse, depuis le IVè siècle, au dire des historiens, et bien plus tôt que dans le reste du monde chrétien (le concile d'Ephèse en 431 institue le culte marial).

 

Elle est officiellement la protectrice de l'île. La Cunsulta de Corte le 30 janvier 1735 a décrété fête nationale le 8 septembre, jour de l'Immaculée Conception.

 

"Le royaume choisit pour sa protectrice l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, dont l'image sera peinte sur ses armes et ses étendards. On en célébrera la fête dans tous les villages avec des salves de mousqueterie".

 

Avant cela, La Contre-réforme mise en oeuvre lors du Concile de Trente (1545-1563) avait rendu le culte de la Vierge particulièrement éminent.

 

Sur l'île, 126 églises et oratoires lui seraient dédiées et même l'hymne corse "Dio vi Salve Regina" lui est consacré.

 

Le 8 septembre donc, la Corse est en fête - c'est même jour férié sur l'île - et l'hommage à Marie "Maria Bambina" prend diverses formes.

 

LA MADONNE A LA CERISE D'ALISGIANI


A Alesani,,  on sort, pour la seule fois de l'année, l'original du célèbre tableau de la Vierge à la Cerise attribué à Sano di Pietro peintre siennois du 15è siècle.

 

Une fois la procession terminée, le tableau est ramené, sous bonne escorte, au musée d'Aléria.

 

C'est donc une copie que l'on peut voir dans l'église.

 

Vierge à la cerise (copie)
Vierge à la cerise (copie)

 

 

Dans son étude, en décembre 2000, consacrée  au couvent St François d'Alesani, Caroline Paoli-Liccia consacre un chapitre au tableau de la Vierge à la cerise.

 

"De petites dimensions, il représente sur un fond d'or la Vierge, placée à gauche, en buste de trois-quarts, portant l'Enfant, à droite, dont le front est appuyé contre la joue de sa Mère ; il porte des cerises à sa bouche de la main droite, tandis que sa main gauche touche l'un de ses pieds d'un geste très puéril.

 

Son petit format apparemment d'origine ... donne à penser qu'il s'agit probablement d'un tableau de dévotion, peut-être acquis à l'origine par un particulier qui en aurait fait don au couvent d'Alesani ... C'est l'une des oeuvres les plus importantes du patrimoine religieux corse."

 

 

A SANTA DI U NIOLU

 

Tous les 8 septembre depuis 1835, le village de Casamaccioli  fête la Santa. C’est le plus ancien et le plus important pèlerinage de toute la Corse.

 

L’origine de cette fête remonte au Vème siècle. Perdu en mer, un capitaine de marine napolitain implora le secours de la Vierge, qui lui montra sa route avec une étoile qui indiquait le couvent  de la Selva.

 

Pour la remercier, le marin achète une statue de la vierge à Naples et la remet ensuite aux Corses en ayant soin de la placer sur un âne.

 

Les villageois sur le passage  de l'âne se disputèrent les faveurs de ce dernier jusqu'à lui faire des obstacles afin d'avoir pour eux la statue de la Vierge.

 

Le seul village qui ne marqua aucune convoitise fut Casamaccioli. C'est après un périlleux voyage, à travers les vallées que l'âne s'arrêta à Casamaccioli sur le champ de foire.

 

Aussi, il fut décidé par les Corses que ce sera Casamaccioli qui héritera la statue de la vierge

 

Des centaines de personnes se déplacent chaque année pour fêter la Santa.

 

Vêtue de son manteau d'apparat, la Vierge part en procession et remonte la rue principale du village jusqu'au champ de foire.

 

Là plus d'une centaine de confrères venus de toute l'île réceptionnent la Vierge et entament la traditionnelle "granitula"

 

 

La granitula à Casamaccioli (photo José Martinetti - Corse-Matin)
La granitula à Casamaccioli (photo José Martinetti - Corse-Matin)

 

 

LA MADONNE DE PANCHERACCIA

 

Au XVIIIè s. une enfant s'était rendue avec sa mère dans un petit bois non loin de Pancheraccia, dans la région de Corté, pour faire des fagots de bois. Comme elle s'était égarée et que l'heure avançait, elle se mit à pleurer, se plaignant d'avoir soif, lorsque soudain, la Saint Vierge lui apparut et lui demanda pourquoi elle pleurait.

 

L'enfant répondit : "je me suis égarée et j'ai soif". A ces mots, la Vierge,  faisant un trou dans la terre, en fit jaillir  un peu d'eau et lui dit : " Bois donc et va dire à la population de ce village de venir construire une chapelle ici ". " Oui, dit l'enfant, mais les gens ne me croiront pas ". Et la Sainte vierge lui répondit : " Pour preuve, voici un signe de croix ineffaçable sur ta main, et d'ici un an, tu ne seras plus de ce monde ".

 

L'événement vérifia cette prophétie ... Tout le village se mit à l'oeuvre : le maquis fut déboisé, le rocher aplani et la chapelle édifiée à la Madonne de Pancheraccia. (extrait de l'opuscule présent dans la chapelle).

 

 

A Madonna
A Madonna
L'oratoire oné de plaques de remerciements à la Vierge
L'oratoire oné de plaques de remerciements à la Vierge

 

A Madonna di u paese pregata è festighjata cù fede

 

[Ce 8 septembre] les pèlerins de tous âges avançaient tranquillement vers la placette où allait se dérouler la principale messe de la journée. Des enfants couraient, d'autres bien gardés par les mains serrées des grands-mères.

 

A Pancheraccia, on vient prier en famille. Et on y vient de toute la Corse ... Cette année, la Vierge a été une fois de plus, célébrée avec une grande ferveur."

 

(Paul-Mathieu Santucci, Corse-Matin, 10 septembre 2018)

 

 

Pancheraccia - 8 septembre 2018 (photo Corse-Matin)
Pancheraccia - 8 septembre 2018 (photo Corse-Matin)

 

On vient de loin pour lui rendre grâce et puiser à sa source l'eau miraculeuse qui guérit les blessures de l'âme et du corps. C'est la seule Vierge qui soit portée en procession uniquement par les femmes.

 

 

NOTRE DAME DES GRACES DE LAVASINA

 

La chapelle.

 

Une famille de marins commerçant en vin, les Danese, obtint d'un client de Rome, insolvable, un tableau représentant la Vierge Marie.

 

Ils trouvèrent dans l'emballage du tableau la somme exacte de la dette due, ce qu'ils considérèrent comme un miracle.

 

Le tableau fut placé sur l'autel de la chapelle qu'en remerciement la famille fit bâtir à Lavasina non loin de Bastia.

 

 L'église Sanctuaire.

La légende veut qu'en 1675 une religieuse franciscaine de Bonifacio dut se réfugier lors d'une tempête à Lavasina. Souffrant de maux qui paralysaient ses jambes, elle se rendait en pèlerinage à Gênes afin d'y trouver la guérison.

Abritée dans la chapelle elle fit oindre ses jambes d'huile de la lampe qui éclairait le tableau de la Vierge et guérit instantanément. La chapelle fut alors érigée par l'Eglise en sanctuaire (1677).

Devant un tel miracle l'évêque de Mariana ordonna qu'on organise une procession à laquelle participèrent de nombreux fidèles.

Depuis lors, le 8 septembre de chaque année, fête de la Nativité de la Vierge Marie, les pèlerins affluent en grand nombre de toute la Corse pour rendre grâce à Notre-Dame de Lavasina.

Dès 1676 l'évêque de Mariana décida de construire une église afin d'y conserver le tableau et d'y accueillir les nombreux pèlerins.

En mai 1952 en présence de Mgr Roncalli, le futur pape Jean XXIII, le tableau miraculeux reçut officiellement des mains de Mgr Llosa les deux couronnes d'or qui ornent depuis lors les chefs sacrés de la Très Sainte Vierge Marie et de l'Enfant-Jésus.

 

 

Les "miracles" à Lavasina.

Des guérisons inexplicables se sont produites aussi à une époque plus récente ; elles sont attestées par de nombreux ex-voto, remontant jusqu'en 1786, exposés dans le couloir du couvent.  

(cf. Les ex-voto de Lavasina par Dominique Jaboulet de l'Association Patrimoniu nustrale, septembre 2018, disponible au sanctuaire de Lavasina).

La statue processionnelle représentant la Vierge et l'Enfant du tableau fut réalisée en 1883. 

 

 

 

 

A MOLTIFAO "A MADONNA DI U BANDITU"

 

 

A la fin du XVIIè s., en 1647, Vincenzo Arrighi, un banni de Corse, rescapé de la peste, fit confectionner, pour remercier la Vierge, une statue en marbre qu'il fit embarquer pour la Corse.

 

Il envoya des courriers à de nombreuses communes pour les avertir : la commune où la statue restera plus de deux jours la gardera !

 

Les habitants de Moltifao iront la chercher à Canavaggia pour la ramener dans leur village d'où elle ne repartira plus. 

 

Elle sera fêtée le 8 septembre d'une manière plutôt originale ! En effet le droit de porter en procession la lourde statue (300 kg) sera mis ... aux enchères ! Tradition longtemps controversée mais toujours maintenue.

 

C'est en cela que cette communion avec la Vierge se démarque des célébrations des autres villages. Mais Moltifao ne se voit plus fêter son 8 septembre sans sacrifier à ce rituel bien particulier.

 

Cette année il aura fallu débourser quelque 1000 euros pour se porter à l'avant de la Santa.

 

Plusieurs églises sont dédiées à la nativité de la Vierge. Pour ce qu'on connaît :

 

Azilone-Ampaza, Casamaccioli, Corbara (Notre-Dame-du-Lazio), Ghisoni, Penta-Acquatella, Rusio, Vallica et l'ancien couvent de Paomia (Cargèse).

 

 

 

RETOUR SUR LA "LEGENDE DOREE" DE LA NAISSANCE DE MARIE.

 

Le récit ne figure pas dans les Evangiles mais dans le Protoévangile de Jacques, un texte apocryphe (i.e. non reconnu authentique par l'Eglise) datant de la seconde moitié du IIè siècle et écrit par Jacques le Mineur ou un disciple nommé Jacques le Juste.

 

On y raconte la naissance merveilleuse de Marie, née d'une mère stérile, Anne, et de Joachim, un vieillard.

 

Alors que ce dernier est moqué pour son absence de descendance et chassé du temple, il est visité en songe par un ange qui lui apprend la naissance prochaine de sa fille.

 

Il revient chez lui, retrouve sa femme (les retrouvailles à la Porte Dorée et le baiser fécondateur) qui donnera naissance à Marie.  

 

 

Padoue - Chapelle degli Scrovegni - Le songe de Joachim
Padoue - Chapelle degli Scrovegni - Le songe de Joachim
Orvieto - Duomo - Anne et Joachim
Orvieto - Duomo - Anne et Joachim


 

 

Cet événement miraculeux préfigure bien sûr la naissance de Jésus, né d'une vierge, et est à l'origine du dogme de l'Immaculée Conception ; Marie est doublement immaculée puisqu'elle est enfantée et enfantera "sans péché".

 

Elle serait donc exemptée du péché originel, conception qui soulèvera bien des problèmes théologiques. Affaire à suivre...

 

Revenons à la représentation de la naissance de Marie dont le nom vient du latin Myriam ou Maryam (transcription de l'hébreu signifiant "la grasse" et donc "la belle" selon les canons orientaux); elle fut ainsi nommée en souvenir de la soeur de Moïse.

 

Jusqu'au XVIè siècle, la naissance de Marie est représentée comme une scène familière et domestique, proche de la scène de genre.

 

Jugée ensuite trop prosaïque par l'Eglise, cette représentation perdra alors en charme populaire ce qu'elle gagnera en symbolique et en dogmatisme.

 

 

Quelles images de la Nativité de Marie en Corse ?

 

Voici le "programme iconographique" traditionnel,de la scène, à partir de cinq tableaux :

 

- ceux de Francesco Carli (1735-1821) pour l'église de l'Annonciation d'Erbajolo et de Sainte-Marie de Canavaggia.

 

 

- celui de l'église de l'Annonciation de Muro attribué au "maître des anges musclés", dont on connaît depuis peu l'auteur : Giuseppe Ronchi. (voir la page consacrée à ce peintre)

  

- celui de Domenico Desanti en 1846, pour l'église de la Nativité d'Azilone-Ampaza .

 

- celui de Paul-Mathieu Novellini réalisé en 1873 pour l'église de la Nativité de Penta-Acquatella.

 

 

 

 

En haut du tableau et en arrière-plan, Anne repose dans un grand lit (rappel discret de la vie conjugale) autour d'elle, des servantes lui apportent bouillon, oeufs, fruits, à valeur hautement symbolique.

  

 

 

 

Ces reconstituants sont  présentés  sur un plateau, rappel du "desco da parto", vrai plateau utilitaire pour apporter des boissons à l'accouchée (le bol de bouillon "scodella" avec son couvercle plat "tagliere").

 

Ces plateaux étaient parfois décorés par des artistes réputés pour les grandes familles florentines de la Renaissance.

 

Comme celui de Pontormo (1526) représentant la naissance de Jean-Baptiste. 

Pontormo - Naissance de St Jean-Baptiste - (Galeries des Offices - Florence)
Pontormo - Naissance de St Jean-Baptiste - (Galeries des Offices - Florence)

 

 

Parfois, la présence discrète de Joachim ; regard attendri de la mère à l'enfant ; Anne, les mains jointes, remercie le seigneur.

 

 

 

 

Au premier rang, sages-femmes et matrones s'activent à la toilette du nouveau-né ; des servantes affairées vont et viennent avec des linges et les font sécher devant un foyer.

 

 

Des gestes familiers, comme ces servantes qui tâtent la température de l'eau.

 

 

Le décor est domestique, plus ou moins raffiné, plus ou moins opulent selon les époques et les artistes.

 

Des objets familiers, des ustensiles divers et variés, aiguière, bassine, panier, des meubles, des cheminées composent cette scène d'intérieur et la rendent particulièrement charmante.

 

 

 

Les tableaux de Penta-Acquatella et Casamaccioli : lequel s'est inspiré de l'autre ?

 

 

Le nouveau-né est au centre de la composition.

 

Ronde et potelée, Marie est déjà assise et auréolée ou dans son berceau.

 

 

Des anges soulignent la dimension divine de la naissance, des chérubins portent des lis et des roses, déploient un phylactère, des femmes apportent des corbeilles de roses, fleurs dédiées à la Vierge.

 


 

"Germinavit radix Jessé : orta est stella ex Jacob : Virga peperit Salvatorem" (Psaume : Antienne à la Vierge)

 

"La racine de Jessé a poussé : une étoile est sortie de Jacob : une Vierge a mis au monde un Sauveur".


 

 

A Muro (tableau de G. Ronchi), sur les visages des femmes, on lit la stupeur, l'émerveillement ; la matrone au centre  de l'oeuvre, organise la scène.

 

 

 

 

A noter : la similitude des deux visages avec, à droite, celui de Pietro da Cortona (1596-1669).

 

 

Pietro da Cortona-Nativité de la Vierge-Louvre cliché RMN
Pietro da Cortona-Nativité de la Vierge-Louvre cliché RMN

 

 

Ainsi la naissance de Marie a donné lieu à quelques oeuvres intéressantes en Corse , mais peu nombreuses finalement .

 

D'autres scènes de la vie de la Vierge ont eu une plus grande fortune artistique,comme l'Annonciation ou l'Assomption.

 

On verra à d'autres occasions, l'éducation de la Vierge, la présentation au temple, ses fiançailles, la nativité de Jésus, la mort et le couronnement de Marie tels qu'on peut les voir dans nos églises. 

 

 

 

  La Nativité de la Vierge ailleurs :

 

 

 

Guido Reni-Palazzo Quirinale-Rome-1609
Guido Reni-Palazzo Quirinale-Rome-1609
Carlo Maratta- 1681
Carlo Maratta- 1681

 

 

Où Marie est-elle née ?

 

La  tradition situe l'événement près de la piscine de Béthesda (Porte des Lions) à Jérusalem,  lieu que l'on vénère depuis le Vè siècle.

 

La légende raconte qu'après bien des tribulations (de Nazareth en Dalmatie puis en Italie), la "Casa santa", chambre où serait née Marie et où aurait eu lieu l'incarnation de Jésus, a été transportée - par des anges... - à Loreto, en Italie près d'Ancône. 

 

Cette ville doit son nom à la tradition qui veut que la maison ait été déposée dans un bois de lauriers. La construction, considérée comme une relique, est abritée dans la cathédrale de la ville et donne lieu depuis le XVè s. à un pèlerinage des plus importants.

 

 

Basilica santuario della Madonna di Loreto
Basilica santuario della Madonna di Loreto