IMAGES DE LA PESTE

 

 

13 novembre 2015 : le Massacre des Innocents

 

mise à jour : 14 août 2017

 

 

 

  

 

 

 

Massacres, génocides, martyres, exécutions, guerres, attentats, terrorisme, l'Histoire et la Légende fournissent toutes les manifestations possibles de la folie des hommes (et des dieux...)

 

En témoignent  les oeuvres des églises.

 

Pour garder à l'esprit la terrible actualité, voici, parmi tant d'autres,  une image de la peste, comme métaphore du Mal.

 

 

 


Lire, à la fin de l'article, les indications de Michel-Edouard Nigaglioni sur ces "pestiférés" de l'église St-Marcel d'Aleria.

 

 

"CE MAL QUI REPAND LA TERREUR"

 

 

La peste a ravagé la terre très tôt et très souvent.

 

Au VIe siècle, c'est la peste de Justinien rapportée par Grégoire de Tours.

 

Au XIVe siècle, la Grande peste ou Peste noire (1347-1351) arrivée de Chine par des navires infectés, a mis à genoux les pays d'Europe, annihilant 40 à 50% de la population.

 

 

 

 

 

Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés... (La Fontaine, les Animaux malades de la peste).

 

La Corse a succombé dès la fin de 1347, perdant 2/3 de ses habitants.

 

La terrible épidémie sévira de nombreuses fois au cours des siècles suivants, à Milan, à Venise, à Florence (1629-1633), à Londres (1665), à Marseille (1720), dans l'armée napoléonienne pendant la campagne d'Egypte ...

 

 

 

 

 

La terreur inspirée par ce fléau, les ravages qu'elle a produits sont tels, que le mot peste est utilisé pour désigner le Mal sous toutes ses formes : peste noire, peste brune, peste verte ... 

 

 


 

 

Déjà dans l'Iliade au chant I, Apollon décoche  des flèches qui sèment  la peste dans  les rangs des Achéens pour punir Agamemnon d'avoir enlevé Chryséis, la fille du prêtre troyen d'Apollon. 

 

Dans la Bible le dieu change mais le châtiment est le même : le roi David est puni de son orgueil par 3 jours de peste (Livre de Samuel II, 24), Dieu lui ayant proposé le choix entre 3 fléaux : guerre, famine et peste. 

 

 

 

 

 

 

Et  parmi les 4 Cavaliers de l'Apocalypse on compte la Mort, montée sur le cheval blême de la pestilence (le Pale rider de Clint Eastwood ! ).

 

 


 

 

            A QUEL SAINT SE VOUER ?

 

 

 

 

Pour se protéger du courroux divin, seule cause de ce châtiment selon les croyants, on convoque thaumaturges et intercesseurs pour implorer la miséricorde divine et se protéger de la maladie.

 

 

 

Saint Sébastien

 

Et le premier, c'est Saint Sébastien dont les flèches du supplice deviennent la métaphore de la peste et l'ont fait considérer comme "depulsor pestilatis". Vers le VIIe siècle Jacques de Voragine dans La Légende dorée, le décrit lardé de flèches "comme un hérisson". 

 

Ces quelques "Saint Sébastien" montrent la persistance du motif et la diffusion du culte.

 

 

 

 

 

 

Saint Roch de Montpellier (1350-vers 1378).

 

Très vénéré, notamment en Corse, Roch de Montpellier a été lui-même infecté par la peste.

 

Pas de meilleur intercesseur ! 

 

Ce jeune homme un jour abandonne tous ses biens et part en pèlerinage à Rome ; il reste en Italie de 1367 à 1371.

 

L'Italie est encore ravagée par la peste. Ayant contracté la maladie en soignant les pestiférés,  il se réfugie dans une forêt près de Piacenza vers 1370 ; un petit chien (le "roquet"), lui apporte chaque jour un pain.

 

 


 

 

Intrigué par ce manège, le maître du chien, le seigneur Gothard (d'où le nom du col de Saint-Gothard) remplace son chien dans sa tâche, devenant lui aussi un homme pieux.

 

La légende de saint Roch dit aussi qu'un ange venait lui panser ses plaies. 

 

 

 

 

"Saroccu" est présent dans presque toutes les églises de Corse, vêtu en pèlerin : bourdon, gourde, chapeau et manteau orné de coquilles (le sarocchino).

 

 

 

Il découvre sa cuisse pour montrer le bubon de la peste ; il est accompagné du chien tenant un pain dans sa gueule, plus rarement de l'ange.

 

 

 

 

Deux précautions valant mieux qu'une, Roch et Sébastien sont souvent associés.

 

 

 

 

Saint Charles Borromée 

 

L'archevêque de Milan a beaucoup donné de sa personne lors de la grande peste de Milan en 1575 : soins aux malades, institution de lazarets, prières et processions qu'il suivait la corde au cou...La peste fit 20000 victimes.

 

Saint Alexandre Sauli (1534-1592)

 

Nommé par Pie V, il fut évêque d'Aleria de 1570 à 1590. Il joua un rôle important dans l'épidémie de peste qui toucha la Corse en 1580. On pourra lire sa biographie par le cardinal Gerdil en 1861.

 

En fin d'article, d'autres références et des précisions sur l'action de ce saint homme auprès des malades.

 

 

 

 

 

 

On compte aussi parmi les saints antipesteux, Bernardin de Sienne (1380-1444), qui soigna les pestiférés à Sienne en 1400 ;  Saint Antoine Abbé déjà requis pour le "mal des ardents".


 

 

En tout quelque soixante saints protecteurs contre la peste.

 

Le culte de Saint Roch et de Saint Sébastien est si important en Corse  qu'on en reparlera (ici, une infime partie de ce qui existe !)

 

Beaucoup d'édifices en Corse sont dédiés à Saint Roch, certains ont été édifiés à cause de la peste, suite à un voeu.

 

Ainsi l'Oratoire Saint-Roch à Bastia, après la peste de 1569.

 

De nos jours, en 1998, le peintre Chisà a réalisé le décor de la chapelle Saint-Roch de Feliceto. On y voit en particulier Saint Roch soignant les pestiférés.

 

Voir sur ce site la page consacrée aux oeuvres de ce peintre  en Corse : Chisà à Chisà, Lumio et Feliceto.

 

 

 

 

Cela va sans dire, mais encore mieux en le disant ... comme à Bonifacio, chapelle Saint-Roch ou à Taglio, église San-Mamiliano, Poggio-di-Venaco chapelle Saint-Roch ou Campana, église Saint-André, figure à l'appui.



 

La Vierge de Miséricorde

 

Ce thème s'est développé au XVe s. pour implorer la protection de la Vierge.

 

Les tableaux, les bannières de procession qui montrent la vierge entourée de saints intercesseurs sont autant d'ex voto contre la peste.

 

On voit Marie étendant largement son manteau pour abriter les hommes du courroux divin  : Jésus lance ses traits d'en haut (voir les flèches de Sébastien) qui sont arrêtés par le manteau.

 

 

 

 

3 fléaux, la guerre, la famine, la peste (comme pour David). 

 

Autour de lui deux anges : l'un sort son épée, l'autre la remet au fourreau.

 

Le bas du tableau montre la ville subissant les méfaits de la peste sous la forme d'un démon noir transpercé par l'ange, peut-être Michel.

 

 


 

 

Pour l'instant, nous n'avons pas trouvé trace en Corse de ce motif mais ... affaire à suivre !

 

 

La Vierge et Antonio Botta

 

La Vierge de Miséricorde apparaît à ce paysan italien, Antonio Botta, en 1536 à Savone.

 

Puis à plusieurs reprises lors des épidémies de peste qu'elle promet de faire cesser. "Miséricorde plutôt que justice" aurait-elle dit.

 

Quel rapport avec la Corse ? Eh bien, cette Vierge de Miséricorde, "la Madunuccia", est depuis 1656 la patronne d'Ajaccio, fêtée le 18 mars.

 

A la suite d'une apparition de Notre Dame de Savone, la ville d'Ajaccio aurait été épargnée par l'épidémie de peste.

 

La fête débute le soir du 17 mars par les prières traditionnelles devant la statue de Notre Dame de la Miséricorde.

 

Le 18 mars on se rend en cortège à la cathédrale pour la grand messe. La procession fait ensuite le tour de la ville.

 

 

 

 

Nous pouvons donc mettre un nom (Antonio Botta) sur le "petit bonhomme" vu ici ou là aux pieds de la Madone !

 

 

 

 

La Danse macabre

 

Les ravages de la peste ont considérablement influencé l'art.

 

La Mort s'invite sous sa forme la plus macabre : cadavres, plaies, squelettes, images terrifiantes de la mort, "transis", danses macabres (dès le XIVe s.), ces sarabandes qui montrent l'égalité de tous devant la mort, hommes et femmes, vieillards et enfants, puissants et faibles, riches et pauvres.

 

"Antinoüs flétris, dandys à face glabre,

Cadavres vernissés, lovelaces chenus,

Le branle universel de la danse macabre

Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus"

 

(Baudelaire, Danse macabre, Les Fleurs du Mal, Tableaux parisiens, XCVII).

 

 

 

 

Les Flagellants

 

Pour exorciser le Mal, toutes sortes de manifestations pieuses s'organisent : processions votives, messes ... Peur chrétienne de mourir de la "male mort" (sans confession).

 

 

 

 

 

Les Confréries charitables voient le jour qui s'occupent des malades et enterrent les morts. 

 

(vaste sujet en Corse ! cf : Les Confréries - Collectif - Catalogue de l'exposition 2010 - éd. Albiana et le travail de Michel-Edouard Nigaglioni sur les Confréries bastiaises - 2015).

 

Mais l'hystérie collective gagne : il faut trouver des boucs émissaires : juifs, lépreux sont pourchassés, brûlés vifs.

 

La secte des Flagellants  (confondus parfois avec les Battuti et les Disciplinati), vêtus de blanc et encapuchonnés, se flagellaient en public par séances de 33 coups (âge du Christ) avec la "discipline" (petit fouet muni de cordelettes), invitant à la contrition et à la pénitence. Sur l'image ci-dessous, on voit l'échancrure de leur robe destinée à "faciliter" la flagellation...

 

Itinérants et éphémères, ils allaient de ville en ville à chaque crise, guerre ou épidémie.

 

Accusés de semer le désordre et de sacrifier des juifs au cours de leurs flagellations expiatoires, ils seront interdits par le pape Clément VI en 1349.

 

 

 

 

En littérature

 

De Boccace à Albert Camus ou Fred Vargas, en passant par Dante, Montaigne, de Foe, Manzoni (I Promessi sposi, 1840 pendant la peste de Milan de 1638) , la liste des oeuvres est longue.

 

Juste un mot sur le Décameron de Boccace (1349-1353) : l'auteur met en scène 10 jeunes gens qui fuient la peste noire de 1348 à Florence et se retirent  à la campagne dans un décor idyllique.

 

Au cours de 10 journées chacun doit raconter une histoire par jour sur un thème donné, si bien que le recueil contient 100 nouvelles, d'où son titre. 

Dans l'introduction l'auteur décrit les ravages de la peste.

 

Pour conclure provisoirement, quelques lignes de La Peste d'Albert Camus où le Dr Rieux et Tarrou "le saint laïc" échappent un moment à l'épidémie qui ravage Oran, pour un bain de mer de l'amitié :

 

"Elle (la mer) sifflait doucement au pied des grands blocs de la jetée, et comme ils les gravissaient, elle leur apparut, épaisse comme du velours, souple et lisse comme une bête (...) Rieux qui sentait sous ses doigts le visage grêlé des rochers, était plein d'un étrange bonheur. Tourné vers Tarrou, il devina sur le visage calme et grave de son ami, ce même bonheur qui n'oubliait rien, pas même l'assassinat".

 

 

Les épidémies de peste en Corse

 

 

Jean-Raoul Luciani nous communique quelques précieux documents sur les épidémies de peste en Corse :

 

"Filippini déclare qu'il y eut déjà, en 1340 à Aleria, une grande mortalité de soldats génois et d'habitants, si importante que la tête de pont génoise dut retourner en Ligurie. Les plus fortes épidémies se sont cependant produites en 1347 et 1370-73.

 

Après la fin du XIVe siècle, la peste subsiste en Corse à l'état endémique, surtout pendant la première moitié du XVe siècle.

 

A cela s'ajoute la famine, puis à la fin du siècle, la malaria qui apparaît dans la région de Biguglia. La tuberculose, la brucellose, la tracoma enfin, sont communes à toute la période". Etudes corses, n°11, 1978.

 

Dans Les Curés corses après le Concile de Trente (F. J. Casta, pp15-16) on lit :

 

"(...) Aux famines s'ajoutaient les épidémies. La peste de 1580 fut terrible. Venue d'Italie, elle gagna d'abord le diocèse de Nebbio pour s'étendre ensuite au diocèse d'Aleria et à toute la Corse. Les ravages furent effrayants."

 

C'est l'époque où Alexandre Sauli est évêque de la Corse ; à l'instar de son contemporain et ami Charles Borromée à Milan, il va s'investir corps et âme auprès des malades.

 

 

 

 

"Il les visitait de jour et de nuit, leur donnant toute sorte de secours spirituels et temporels. Il se réduisit au plus étroit nécessaire pour assister les pauvres. Il tâcha de suppléer au défaut de la police, et prit les mesures les plus efficaces pour arrêter, autant qu'il fut possible, les progrès de la maladie".

 

Biographie d'Alexandre Sauli par le cardinal Gerdil, 1861

 

Note de Michel-Edouard Nigaglioni concernant le tableau d'Aleria :

 

Toujours prêt à partager ses travaux, M.-E. Nigaglioni nous a détaillé les aléas de l'attribution et de la datation du tableau. Voici quelques unes de ses précisions :

 

Lors de la restauration d'Ewa Poli est apparue la signature du peintre : Numa Boucoiran (1806-1899), peintre connu ayant travaillé à Rome. Ce n'est donc pas un don Fesch ; quant au pape à barbe blanche il s'agirait de Grégoire le Grand visitant les pestiférés lors de la peste de 590.

"Comment diable ce tableau est-il arrivé à Aléria  ? Pour l'heure, le mystère reste épais ..."

 

Merci encore Michel-Edouard !