OMESSA : Sainte RITA JUDE et le Lépreux

 

 

Omessa est ce beau village de Haute-Corse situé entre Ponte-Leccia et Corte, à 2 kms de Caporalino.

 

Première visite en 2008 et découverte de l’église Saint-André.

 


 

 

Une fresque récemment découverte (2014) dans l'église Saint-André figure un jeune garçon mystérieux.

 

En déposant le beau Rosaire de Francesco Carli de son autel, l'équipe de restauration d'Ewa Poli a mis à jour une fresque de grande qualité picturale et jamais retouchée.

 

 

 

Oeuvre de Giovanni da Piemonte, disciple de Piero della Francesca, elle est datée du XVe siècle par les spécialistes qui y voient un témoignage exceptionnel de la peinture corse de cette époque.

 

Dans la partie haute est représenté un jeune homme à pattes d'oiseau à qui saint Martin donne un pan de son manteau.

 

Il pourrait s'agir d'un jeune lépreux. Car les malades du Moyen Age étaient munis d'une crécelle comme on sait mais aussi d'une patte d'oie pour les distinguer des gens bien portants.

 

De plus l'église d'Omessa était à son origine un hospice fortifié (U Rione) transformé sous l'épiscopat d'Ambroggio d'Omessa, entre 1412 à 1466, l'un des trois évêques originaires d'Omessa enterrés dans l'église.

 

 

 

 

La scène peut renvoyer aussi à la légende du baiser au lépreux donné par Saint Martin.

 

Selon Michel-Edouard Nigaglioni appelé pour expertise, il pourrait s'agir de la même "main" qui a peint les fresques de la chapelle de San-Gavignano : finesse du profil, cheveux raides...

 

Remarque : ce signe de la patte d'oie rappelle le sort fait aux "cagots" du Sud-Ouest, population de réprouvés, jadis tenus de porter, entre autres signes de discrimination, une patte d'oie ( péd'auca en occitan).

  

 

 

Dans le registre inférieur est figuré le martyre de saint Pierre, crucifié, à sa demande, la tête en bas en signe d'humilité.

 

Un soldat se tient à ses côtés, sur une échelle, sur fond d'architecture. A droite, un étendard dont on distingue mal  l'effigie mais où Michel-Edouard Nigaglioni reconnaît l'aigle noir sur fond jaune des empereurs romains.

 

On imagine ce qui se cache encore derrière autels, retables et couches de badigeon ...  Mais comment mettre au jour sans tout casser ?

 

 

 

Il y a quelques jours nous sommes revenus à Omessa déjeuner au restaurant Les Jardins de Loubly : accueil amical, cuisine délicate et inventive de Jean-Marie, décoration raffinée  (jardin, chambres d’hôtes) d’Alain, antiquaire. Un très bon moment.

 

Après les agapes, Ange-Marie Franceschini nous a ouvert les portes de la chapelle dédiée à sainte Rita de Cascia.

 

 

Omessa - Chapelle Sainte Rita
Omessa - Chapelle Sainte Rita

 

C'est grâce à lui que la plus ancienne chapelle du village (base romane du XIè siècle) a été restaurée et consacrée à la patronne des causes désespérées.

 

 

Il l'a achetée, remise en état et entièrement aménagée pour le culte de la sainte dont la fête est célébrée le 22 mai (voir l'article de Corse-Matin daté du 24 mai 2016).

 

Entrons :

 

Une imposante statue de marbre blanc figure la sainte.

 

Son regard semble dirigé sur le vitrail  du Christ couronné d'épines, oeuvre naïve qui évoque (un peu) Rouault.

 

Position en rapport direct avec la légende de la sainte : alors qu'elle implorait le Christ d'accepter qu'elle l'aide à partager sa souffrance, une épine se détacha de la couronne et vint se planter dans son front lui infligeant une blessure qui ne se referma jamais et la fit atrocement souffrir jusqu'à sa mort.

 

La statue dessinée par A.-M. Franceschini a été réalisée par une entreprise de Biguglia qui a travaillé avec un atelier ... en Chine !

 

Mais le transport de la statue, comme le raconte Corse-Matin dans son article du 9 septembre 2018, intitulé "Le tour du monde d'une statue" , fut "rocambolesque" !

 

La statue embarquée sur un mauvais conteneur se retrouva à San Francisco !

 

Convoyée par train, elle arrive à New York où elle embarque à bord d'un avion cargo à destination de Marseille. Récupérée à Biguglia elle est acheminée jusqu'à Omessa ... où elle parvient à temps pour l'inauguration !

 

"Jamais sainte Rita n'avait aussi bien porté son titre de sainte des causes perdues" conclut la journaliste.

 


 

Au-dessus de la porte, un bas-relief figure une abeille. Pourquoi ?

 

La légende veut que le berceau de la future sainte fût entouré d'un essaim d'abeilles blanches qui loin de la piquer, la nourrissaient.

 

Un homme qui tentait d'écarter les insectes vit sa main blessée instantanément guérie. Premier miracle.

 

 

 


Les villageois ont observé que depuis l'accrochage de ce bas-relief, un essaim d'abeilles est venu se poser sur un mur en face de la chapelle.

 

Ange-Marie Franceschini  a également réalisé un panneau de bois figurant Saint Jean-Baptiste, saint Nicolas  et saint Augustin ouvrant à Rita les portes du couvent de Cascia, selon un épisode de sa légende.

 


 

 

 

Suprême évocation de la sainte : le propriétaire a planté un rosier au flanc de l'édifice pour rappeler le miracle survenu alors que la sainte allait mourir : sa plaie au front dégageait une odeur pestilentielle ; Rita demande à sa cousine d'aller lui cueillir une rose dans son jardin ; or c'était le plein hiver et pourtant une rose y fleurissait qui emplit le couvent de son parfum délicat. 

 

La petite chapelle d'Omessa est un bel exemple de foi populaire.

 

 

Quelques mots sur Rita

 

Margherita (la perle en latin) dite Rita naît en 1381 à Roccaporena, hameau de Cascia, un village voisin de Spoleto en Ombrie.  

 

Ses parents Antonio Lotti et Aimée Ferri exercent la tâche difficile de pacificateurs, de médiateurs pour régler les nombreux conflits et vendettas qui divisent sans fin les villageois en ces temps troublés.

 

La Guerre de Cent ans n'est pas finie et les partisans de l'Empereur et ceux du Pape se déchirent. Avec le miracle des abeilles, les parents de Rita comprennent que la fillette aura un destin exceptionnel.

 

Elevée dans la haine de la violence, Rita épouse pourtant  Francesco de Paolo, un homme brutal qui lui donne deux fils et qu'elle réussit à amender à force de patience et de douceur.

 

Son mari meurt assassiné et ses deux fils n'ont alors de cesse de le venger. Mais la peste les emporte avant qu'ils aient accompli leur dessein.

 

Rita se retire alors au couvent des Augustines de Cascia. Sainte thaumaturge, ses miracles ne se comptent plus y compris après sa mort en 1457.

 

 

 

En Italie, dans la belle campagne d'Ombrie, à Cascia, s'élève le sanctuaire de Sainte Rita, où affluent chaque année des milliers de pèlerins. 

 

 

 

 

Sur le portail sculpté figurent les scènes de la vie de Rita.

 

 

 

 

Son corps miraculeusement conservé depuis 500 ans est exposé dans la basilique de Cascia. 

 

 

Béatifiée en 1628 par Urbain VIII, elle est canonisée par Léon XIII le 24 mai 1900.

 

Plus de 300 ex voto dédiés à Rita sont comptabilisés lors de son procès en béatification.


 

 

Son culte s'est beaucoup développé et donne lieu à de nombreuses manifestations, le 22 mai. Fêtes, processions, neuvaines, bénédictions des roses ...

 

Mais aussi bracelets, médailles, huile de sainte-Rita pour l'onction, Eau de sainte-Rita "élixir de santé depuis le XVe siècle", bougies, cartes postales...

 

Elle est aussi un bon fonds de commerce pour les voyantes...

 

 


 

En France des églises lui sont dédiées dont celles de Marseille, Nice et Paris, à Pigalle. Le siège de l'Eglise gallicane s'est tenu jusqu'à aujourd'hui dans la chapelle Sainte-Rita dans le 15e arrdt de Paris maintenant fermée au culte pour démolition. "Eglise des animaux", elle a été récemment évacuée.

 

 

 

 

Sainte Rita en Corse

 

Elle est présente dans les églises sous la forme de statues sulpiciennes sans grand intérêt ; on la voit en habit noir de moniale, avec sa plaie au front, des roses, une couronne d'épines, un crucifix.

 

Elle est moins représentée que saint Antoine de Padoue, invoqué lui pour les objets perdus ; on a pourtant dénombré pour l'instant plus de 50 statues de Sainte Rita dans toute l'île.

 

A Quasquara (Corse-du-sud) par exemple une fête en l'honneur de la sainte est organisée par la famille Poggi le 19 août. A l'issue de la messe, des roses sont distribuées.

 

 

 

 

 

Plus un tableau naïf à Antisanti, une gravure à Velone et une à Guargualé qui illustrent le miracle de l'épine, une bannière à Carpineto.

 

 

 

 

Peu d'édifices lui sont consacrés : la chapelle d'Omessa, une chapelle à Vico (Appricciani) et une à Prunete-plage (Cervione).

 

 

Saint Jude Thaddée

 

 

Il est l'autre saint invoqué pour les cas désespérés. Très peu honoré en Corse en tant que tel, il mérite quelques mots car il est l'un des 12 apôtres de Jésus, souvent associé à Saint Simon.

 

 

SAINT JUDE (petit sujet en bronze acheté chez un brocanteur par Jean-Raoul LUCIANI)

  

Nommé ainsi pour le distinguer de Judas l'Iscariote qui trahit le Christ, sa filiation (frère, cousin de Jésus avec Jacques et Simon ?) est si controversée qu'on n'en dira rien !

 

La Légende dorée veut qu'il ait guéri de la lèpre le roi Abgar V d'Edesse (en Turquie aujourd'hui) en lui frottant le visage avec une image du Christ. Quelle histoire encore !

 

Abgar écrit une lettre à Jésus pour qu'il vienne le guérir ; le Christ répond qu'il lui enverra un disciple ; Abgar délègue alors son scribe pour qu'il aille dessiner le visage du Christ, pour avoir au moins son image.

 

Mais celui-ci n'y parvient pas, le Seigneur resplendit trop. Alors celui-ci se saisit d'un linge, y applique son visage, qui s'y imprime.  (d'après St Jean Damascène). C'est le Mandylion, une de ces images inexpliquées qualifiées savamment d'acheiropoiëtes (non faites de main d'homme) comme le suaire de Turin.

 

Revenons à Jude : en 70 il aurait été tué à coups de massue devant un temple de Diane en Perse (selon Louis Réau).

 

Il est représenté portant à la main ou sur sa poitrine l'image du Christ "dessinée" par le scribe Ananias et destinée à Abgar, et la massue de son supplice.

 

Nous avons vu jusqu'ici deux statues de Jude, l'une à Urtaca, l'autre à Campi. Mais comme il fait partie du collège des Apôtres, il est présent dans les absides des chapelles à fresques comme Gavignano, Sermano, Castirla, Cambia.

 

 

Sermano chapelle Saint-Nicolas : on distingue "Taddeus" sur le bandeau
Sermano chapelle Saint-Nicolas : on distingue "Taddeus" sur le bandeau
Castirla chapelle Saint-Michel
Castirla chapelle Saint-Michel
Cambia chapelle San Quilico Taddée entre Simon et Mathias
Cambia chapelle San Quilico Taddée entre Simon et Mathias

 

Jolies impressions sur les manteaux et émouvantes petites babouches... 

Certains foyers possédent encore des statuettes du saint.

 

Une référence plus moderne : ceux qui ont vu le film de Brian de Palma, Les Incorruptibles (1987) se rappelleront que Jim Malone (alias Sean Connery) porte toujours sur lui une médaille de saint Jude.

 

 

Finalement, des ponts s'établissent toujours entre  les sujets et les époques. De la fresque à la sainte, d'avant-hier à aujourd'hui, les oeuvres des hommes nous parlent de différence, d'exclusion, de violence mais aussi de bonté et de charité. 

 

Visiblement, ça ne suffit pas  à rendre les humains plus humains !

 

Il y a encore beaucoup à dire à propos d'Omessa, la belle cachée (omise).

 

A une prochaine fois !

 

PS : Eric-Emmanuel Schmitt a reçu le Goncourt de la nouvelle pour son recueil Concerto à la mémoire d'un ange,  5 récits dont le fil rouge est ... sainte Rita ! Etonnant, non ?

 

Enfin, le Baiser au lépreux, de François Mauriac a actualisé en son temps le rapport ambigu que nous entretenons avec la laideur.