TABLEAUX DES EGLISES CORSES : MODELES & COPIES

 

                                 26 février 2017

 

 

 

Aujourd'hui nous ouvrons un chapitre qui s'enrichira au fur et à mesure de nos découvertes :  à la recherche des modèles des tableaux qui ornent les églises corses.

 

Suivons d'abord les pas de Michel-Edouard Nigaglioni. Dans son article Peinture bastiaise baroque : modèles et copies (Etudes corses 50-51 1998), il a travaillé sur l'Annonciation de G.Bilivert, la Remise du Rosaire de Domenico Piola, l'Intercession pour les Ames du Purgatoire de Giuseppe Badaracco d'une part et de Domenico Piola d'autre part.  

 

 

 

 

 

Puis il a fait l'inventaire des copies de ces oeuvres dans les églises de l'Ile.  Et il en trouvé beaucoup ! 

 

Rappelons aussi le travail de Nicolas Mattei dans Le Baroque religieux en Corse à propos des modèles des oeuvres baroques. (cf. Bibliographie)

 

 

Quelques mots sur la diffusion des oeuvres d'art. Comment les artistes actifs en Corse avaient-ils accès aux oeuvres originales ? Essentiellement par les gravures qui recopiaient les originaux et circulaient.

 

 

 En creux ou en relief, les premières gravures élaborées furent produites à la Renaissance pour populariser les oeuvres d'art, avant de devenir un art à part entière.

 

Mais on connaissait la technique depuis le Moyen Age ; les gravures sur bois de cette époque servaient surtout à la multiplication des images plus qu'à la création d'oeuvres originales.

 

Elles étaient répandues en particulier par les colporteurs sur les lieux de culte et de pèlerinage.

 

Au fil des siècles, les gravures (ou estampes) ont été diffusées en masse dans toute l'Europe et, jusqu'à l'invention de la photographie et la création des musées, elles ont permis au plus grand nombre d'accéder aux représentations religieuses puis aux richesses artistiques.

 

De grands artistes, Mantegna, Raphaël, Rubens se sont attaché les services de graveurs pour reproduire et diffuser leurs oeuvres.

 

Prophylaxie, propagande, publicité, tourisme ... les implications sociales de la gravure sont multiples.

 

Avec l'invention de la photographie (1839), la gravure de reproduction disparaît au profit de la gravure d'art.

 

Mais comment savoir comment les artistes corses ont eu accès aux oeuvres qu'ils ont copiées ? Seul un travail d'archives, et encore, peut fournir une réponse.

 

 

 

LA VISION DE SAINT ROMUALD A CASSANO

 

 

Nous sommes en Balagne au village de Cassano. (cf Cassano l'église de l'Annonciation).

 

Un tableau nous interroge. De quoi et de qui s'agit-il ?

 

 

 

 

Six moines vêtus de blanc sont assis au premier plan sous un chêne qu'on voit se dresser au-dessus d'eux à droite, sur un fond de paysage.

 

Le personnage situé à droite s'adresse à ses compagnons qui l'écoutent attentivement ; il tend son bras vers le lointain où l'on distingue des silhouettes vêtues de blanc.

 

Mystère.

 

La notice des services de l'Inventaire appelle sobrement ce tableau "  Assemblée de moines " et le date du XVIIe s. Mais encore ?

 

 

 

 

 

En feuilletant un livre d'art consacré aux Musées du Vatican, nous avons trouvé le modèle.

 

L'artiste est Andrea Sacchi (peintre baroque de l'école romaine 1599-1661), rival de Pietro da Cortona, inspiré par Corrège et inspirateur de Carlo Maratta et de Nicolas Poussin).

 

La toile datée de 1631 s'intitule " La Vision de Saint Romuald " (Pinacoteca vaticana).

 

 

 

 

Qui est ce Saint Romuald encore jamais rencontré en Corse et qu'a-t-il vu ?

 

C'est un moine ermite né dans une famille noble de Ravenne en Italie en 952. Marqué dans sa jeunesse par une vendetta familiale qui fit de son père un meurtrier, il entre au couvent bénédictin de Sant'Apollinare in Classe à Ravenne.

 

Il se montre tellement rigoureux dans l'application de la règle monastique qu'il doit quitter le couvent.

 

Il voyage beaucoup créant ici ou là des ermitages. Il aurait ainsi fondé l'ordre des Camaldules (d'après la ville de Camaldoli près de Florence) suite à une vision : il vit des moines vêtus de blanc qui grimpaient une échelle montant au ciel.

 

C'est le sujet de notre tableau, remarquable par ses tons dorés et blancs et l'expression profonde des moines qui écoutent avec ferveur le récit de Romuald.

 

Diversité des gestes et des attitudes, intensité des regards.

 

Les silhouettes de l'arrière-plan ont ce flou évanescent qu'ont les images d'un rêve. On distingue au loin, niché dans les arbres, l'ermitage et sa croix blanche.

 

Nardo di Cione - Vision de Romuald
Nardo di Cione - Vision de Romuald
Bernardo Falconi - Le songe de Saint Romuald (Florence - Accademia)
Bernardo Falconi - Le songe de Saint Romuald (Florence - Accademia)

 

 

De ce jour les moines de son ordre se vêtirent de blanc. Dans leur ermitage, ils menaient une vie de la dernière austérité, dans le silence et la réclusion.

 

 

Cet épisode rappelle le songe de Jacob où le patriarche rêva d'une échelle que gravissaient des anges (Livre de la Genèse (28,11-19).

 

 

 

 

 

 

Romuald apparaît sous les traits d'un vieillard à longue barbe, appuyé sur un bâton, l'air sévère et c'est peu de le dire, portant parfois un édifice rappelant les nombreux ermitages qu'il a créés (même si son rigorisme l'a parfois obligé à s'en sauver in extremis) !

 

 

 

 

 


 

 

Après une vie de rigueur et de discipline hors normes, Romuald meurt en ermite en 1027. Son culte et l'histoire de sa vision amenèrent sa canonisation peu de temps après sa mort (1032).

 

De nombreux artistes italiens l'ont représenté dans des oeuvres qui évoquent des scènes de sa vie, ou  qui le montrent aux pieds de la Vierge, accompagné d'autres saints, Benoît en particulier.

 

 


 

 

Des copies gravées du tableau d'Andrea Sacchi ont circulé et on en a retrouvé plusieurs assez facilement sur le net. La question serait de savoir pourquoi ce saint plutôt obscur, disons-le, a eu aussi bonne presse.

 

La dimension mystico-morale, édifiante, de la vision peut- être. Voici donc quelques images des gravures qui s'échelonnent du début du XVIIIe s. jusqu'au XXe s.

 

Jacob Frey (1720) - British Museum
Jacob Frey (1720) - British Museum
Anonyme - Romuald et ses disciples - Louvre
Anonyme - Romuald et ses disciples - Louvre


 

 

Celle de Charles Normand, architecte, ingénieur et graveur (1765-1840) est exemplaire du principe de la diffusion des oeuvres par la gravure.

 

Cet artiste a en effet exécuté des gravures pour Percier et Fontaine (architectes de l'Empire), reproduisant des dessins que ces artistes avaient rapportés de leurs séjours en Italie.

 

 

 

 

C. Normand - Gravure (Gallica)
C. Normand - Gravure (Gallica)

 

 

Un autre tableau de Cassano non identifié : un ecclésiastique en prière entouré d'anges dont  les services des Monuments historiques pensent qu'il forme une paire avec le saint Romuald ; mêmes dimensions 55x33.

 

Michel-Edouard Nigaglioni propose d'y voir un pape (le camail) peut-être San Fabiano, élu pape au Xe s. parce qu'une colombe l'a désigné en se posant sur sa tête. Il ajoute que ce peut être en rapport avec la puissante famille balanaise Fabiani. A voir.

 

 

 

 

 

Enfin toujours à Cassano une autre copie a été identifiée par M.-E. Nigaglioni et racontée par Elisabeth Pardon en 2013 dans son blog : le Couronnement de Saint Laurent (Louis Jassogne 1842) inspiré de Murillo (cf. Cassano : Eglise de l'Annonciation))