RESTITUDE PATRONNE DE LA BALAGNE

Calenzana - Chapelle Sainte-Restitude
Calenzana - Chapelle Sainte-Restitude

 

 

 

Sainte Restitude

 

Dans la génération de nos grands-mères, le prénom Restitude n'était pas si rare pour les jeunes filles. Ce n'est plus le cas aujourd'hui sauf à Calenzana bien sûr. Toutefois la ferveur pour cette sainte martyre du IVe s. ne s'est pas éteinte.

 

Vénérée à Ischia,Naples, Sora, Cagliari et ailleurs en Sardaigne, à Calenzana le 21 mai, qui était-elle ?

 

Mystère sur son existence et ses origines, querelle d'experts...

 

 

 

 

En plus, elles seraient plusieurs ... si l'on en croit les Acta  sanctorum (la légende des saints) des bollandistes. Laquelle est  la nôtre ?

 

La sainte de Balagne est-elle cette Africaine martyrisée à Rome, dont les restes ont été transférés à Soissons ? Le proche village d'Arsy-Sainte-Restitue conserve un fémur de Restitude dans l'église Saint-Martin.

 

- ou cette martyre dont le corps placé dans une barque s'est échoué sur l'île d'Ischia, au large de Naples où elle est encore aujourd'hui pieusement révérée ?

 

 

 

 

 

- ou cette jeune Carthaginoise martyrisée au IVe s. avec des centaines d'autres chrétiens à Abitène sous Dioclétien et Maximien ?

 

- ou celle qui a été décapitée en Corse avec ses compagnons près de Calvi ? 

 

Selon l'abbé Casanova, Restitude serait née en Corse où son grand-père Caïus Caninus Germanus, ex centurion de la garde prétorienne de Ravenne en Italie, s'était établi.

 

Il dirigeait une cohorte dans la région d'Olmia (Calenzana) et aurait assisté au martyre de sa petite-fille.

 

Il se convertit alors ainsi que les soldats de son escorte Domitius, Partheus, Paragorius et Veranus. (Histoire de l'Eglise corse, pp.5-7).

 

Geneviève Moracchini-Mazel (Les Monuments paléochrétiens de Corse, Klincksieck 1967),  quant à elle, formule l'hypothèse d'une Africaine exilée de Carthage avec de nombreux chrétiens au Ve s. lors des persécutions vandales sous le règne de Huniric.

 

Elle réfute l'hypothèse des martyrs d'Abilène défendue par le chanoine J. Alberti curé de Calenzana (Olmia et ses martyrs, 1986) 

 

Elle s'appuie sur ses conclusions archéologiques et sur la Passio du XIIe s. (récit du martyr des saints) conservée à la Bibliothèque vaticane et traduite en 1980 par l'abbé F. Casta et qui raconte le supplice de Restitude et de ses cinq compagnons :

 

Dominicius, Veranus,  Parthée, Parthénopée et Pargoire, venus de Libye se réfugier en Corse à Calvi pour fuir les persécutions, au temps des empereurs Macrin et Alexandrin.

 

Mais le praeses  (gouverneur) Pyrrhus envoyé à la recherche des chrétiens les arrêta et les fit décapiter à Calvi le 21 mai 304.  

 

Ou alors : de retour à Carthage après 36 années passées en Corse, c'est là qu'ils auraient été exécutés et leurs reliques revenues en Corse, échouées à Calvi.

 

Le manuscrit donne ensuite moult détails sur le procès et les supplices infligés à la future sainte. 

 

Parcours type du martyr : percée de clous dans les pieds, écorchée par des peignes de fer, attachée par les cheveux, elle est flagellée, de ses plaies sort du lait.

 

On veut la noyer, elle est sauvée en s'accrochant à un morceau de liège ; elle est écartelée ; abandonnée sur une barque pleine de poix, c'est le navire de ses bourreaux qui s'enflamme ...

 

Et pour finir, elle est décapitée et rejoint la cohorte des saints céphalophores (ceux qui portent leur tête dans leurs mains) qui se dirigent vers le lieu du sanctuaire qui leur sera érigé. 

 

 

 

 

Parthée et Parthénopée auraient ramassé leur tête et seraient allés jusqu'à la Marana où se dresse entre autres la basilique de San Parteo.

 

Pendant la nuit, des chrétiens recupèrent les corps et les enterrent dans un " sarcophage neuf" à Olmia, au lieudit U Loru (le laurier peut-être).

 

 

Bastia-Lucciana - Eglise San Parteo
Bastia-Lucciana - Eglise San Parteo

 

 

D'après l'abbé Casta (plaquette Santa Ristiduta di Calenzana, 1977) le culte de Restitude est lié à un transfert de reliques prétendument venues de l'extérieur (Bonifacio ? Naples ? Carthage ?) ; ce qui leur conférait lettres de noblesse et constituait un gage d'authenticité ! 

 

Chacun fera son tri... 

 

Voici, en corse, une version de la légende des boeufs qui, transportant le sarcophage échoué sur la plage de Calvi furent guidés par la main divine jusqu'au lieu de la future chapelle :

 

 

 

La chapelle Sainte-Restitude de Calenzana

 

La chapelle qui s'élève sur la route de Zilia, environ 1km 500, à la sortie de Calenzana est  très ancienne. On parle du XI-XIIe s.

 

Remaniée à plusieurs reprises au cours des siècles, elle se dresse dans un beau parc d'oliviers séculaires.

 

 

 

 

On peut se reporter à notre précédente page sur les "Bacini de Sainte-Restitude" pour la description extérieure de la chapelle et de ces bols de céramique qui décoraient les façades au Moyen Age.

 

 Dessin de GAUBERT (1886-1889)

 

L'édifice occuperait la place du cimetière d'une  bourgade romaine, si l'on en croit les inscriptions funéraires trouvées alentour.

 

Elle a été église paroissiale jusqu'au XVIIIe s. où elle a été remplacée par l'église Saint-Blaise au centre du village. Reconstruite en 1691 sur les plans du célèbre Milanais Domenico Baïna qui a oeuvré ailleurs en Corse, comme à La Porta.

 

 

Calenzana - Eglise Saint-Blaise
Calenzana - Eglise Saint-Blaise

 

 

En 1951 à l'occasion de travaux dans l'église, le chanoine J. Alberti curé de Calenzana, met au jour  l'autel primitif et un splendide sarcophage paléochrétien renfermant les reliques de la sainte et les cinq squelettes de ses compagnons. 

 

En marbre, il est orné de cannelures en S et décoré de deux dauphins - symboles d'immortalité - qui soutiennent le chrisme (un P et un X entrelacés signifiant le nom du Christ).

 

Le couvercle en forme de toit (avec des motifs imitant les tuiles) s'orne à ses extrémités de têtes humaines sculptées.  

 

 

 

  

Ce sarcophage, à présent placé dans la crypte, est semblable à ceux du IVe s. comme le montre ci-dessous le sarcophage paléochrétien vu à Ravenne près du Mausolée de Galla Placidia.

 

 

 

 

 

La démolition  de l'autel baroque, en très mauvais état, a permis de dégager l'autel actuel et le cénotaphe de la sainte .

 


 

 

Une cavité rectangulaire aménagée au point de jonction avec l'autel servait à conserver les "palliola" morceaux d'étoffe qui au contact du tombeau prenaient valeur de reliques. 

 

L'abbé F. Casta  écrit que récemment encore on prélevait des particules de chaux sur le tombeau, qu'on enfermait dans de petits sacs de toile, les "orazione", en guise de reliques.

 

On raconte encore que la sainte se retourne une fois l'an dans son tombeau au son de musiques célestes qui portent chance à jamais à quiconque les entend ; mais comme ce n'est pas à date fixe, c'est difficile.

 

Ce n'est pas tout : on a dit qu'il existerait un tube par lequel la sainte respire et qui, partant du sarcophage déboucherait derrière l'autel.

 

Un évêque incrédule mit la main dans l'ouverture et ne put la retirer. Il prie la sainte de la lui rendre "verde o secca". Quand il retira sa main, elle était momifiée.

(rapporté par Edith Southwell Colucci, Archivio storico di Corsica,1931, pp.200-201).

 

Retournons à la chapelle :

 

Autre vestige remarquable : les mini fresques du XIIIe ou XIVe s. qui décorent le tombeau, uniques en Corse de cette taille.

 

Sur les six d'origine, deux seules subsistent. Elles représentent le martyre de Sainte Restitude et de ses compagnons.

 

 

 

 

 

La première scène montre le gouverneur assis, discutant avec ses conseillers. On aperçoit deux mains tendues ; c'est tout ce qui reste de la représentation de Sainte Restitude orante.

 

 

 

La seconde scène illustre la décapitation de la sainte et de ses compagnons agenouillés devant un bourreau cuirassé de blanc, qui tranche d'un seul coup les têtes qui gisent au sol.

 

 


 

 

 

 

 

Ceci en présence de dignitaires en longs manteaux dont l'un, qui porte une couronne à fleurons, doit être le praeses.


 

 

Derrière, des soldats au casque pointu. En arrière-plan il semblerait qu'on distingue un port et des murailles, Calvi sans doute.

 

Sur la droite on aperçoit une barque. Un peu plus avant, une petite chapelle, Sainte-Marie de Calvi.

 

 

 

 

 

Les experts rendent hommage au dynamisme des scènes, au soin apporté aux vêtements et à l'effet de perspective rendu par l'artiste.

 

La statue de procession du XVIIIe s. est en bois peint et ses yeux sont de verre. Elle a été restaurée par Marcel Maimponte en 1995.

 

La chapelle abrite aussi un reliquaire qui, comme la statue de la sainte, part en procession à Pâques jusqu'à l'église Saint-Blaise. Le 21 mai jour de la Ste Restitude, une autre procession ramène les deux à la chapelle "a portanu à a so casa". Ce jour-là c'est la fête dans tout le village.

 

 

 

 

Les festivités de la Sainte-Restitude hier et aujourd'hui, les pratiques des pèlerins mériteraient plusieurs pages. Renvoyons au remarquable ouvrage de P.J. Luccioni Tempi fà, fêtes religieuses rites et croyances populaires (Albiana 2010). 

 

Les ex voto apposés sur les murs témoignent de la vigueur du culte de la sainte.

 

 

 

Sainte Restitude thaumaturge : cette pierre scellée dans le mur de la chapelle était censée guérir les maux de tête si l'on y appuyait le front.

 

 

 

La chapelle abrite aussi la statue de Notre-Dame des Grâces, en marbre peint du XVè, très vénérée des fidèles.

 

 

 

 

Un splendide bénitier de marbre à l'effigie de St Jean-Baptiste, est daté et signé d'un artiste calvais, Francesco Baldassano en 1514.

 

 

 

 

Ailleurs en Corse

 

Pas d'autres édifices consacrés à Ste Restitude à notre connaissance ; peu d'oeuvres la représentant.

 

- Une gravure à la chapelle Saint-Ignace de Calenzana

 

-  A Pioggiola qui honore toujours San Parteo (une chapelle lui est dédiée dans la montagne et fait l'objet d'un pèlerinage annuel). Restitude partage un reliquaire avec le saint.

 

- Une verrière à Guitera

 

- Des noms de lieux comme la plage Sainte-Restitude à Lumio, un quartier à Calenzana.

 

  

Un dernier mot : Restituta et Reparata sont deux saintes révérées en Balagne.

 

Leurs noms ont la même signification : réparée. Si bien qu'on a cru, un temps, qu'elles n'étaient qu'une.

 

 

 

Un peu de poésie : Lamartine a écrit un poème sur la sainte qui, abandonnée dans une barque chargée de poix, a miraculeusement échappé au feu et s'est échouée à Ischia :

 

Le Lis du golfe de Santa Restituta dans l'île d'Ischia (Méditation 11, 1842) 

 

 

 

Des pêcheurs, un matin, virent un corps de femme

 

Que la vague nocturne au bord avait roulé ;

 

Même à travers la mort sa beauté touchait l'âme.

 

Ces fleurs, depuis ce jour, naissent près de la lame

 

Du sable qu'elle avait foulé.

 

 

D'où venait cependant cette vierge inconnue

 

Demander une tombe aux pauvres matelots ?

 

Nulle nef en péril sur ces mers n'était vue ;

 

Nulle bague à ses doigts : elle était morte et nue,

 

Sans autre robe que les flots. ( ... )

 

 

Tellement romantique !

 

 

Ischia - Sanctuaire de Sainte-Restitude (F. Mastriani fin XIXè)
Ischia - Sanctuaire de Sainte-Restitude (F. Mastriani fin XIXè)